Nostalgie

 
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Traduction de Djamal Si-Larbi 
Ahram Hebdo 13-20 Juin 2001


Hala Albadri, dans son nouveau roman Une certaine femme (Imraatoun Ma), retrouve les traces de la ville d'Alexandrie alors qu'elle grouillait d'un monde cosmopolite et que la mer et sa brise enveloppaient le tout de senteurs envoûtantes. Nous publions un extrait du premier chapitre.


Seule, sur le rivage à Manchiya, elle regarde au loin. Là-bas, où son regard ne peut traverser la Méditerranée, son cœur s'envole vers la Grèce, patrie des ancêtres. Elle ne peut tourner tout à fait son dos à Alexandrie, où elle est née et qu'elle a aimée, déchirée entre l'ambiance de la cité et les multiples facettes de la vie qu'on y mène — elle n'en avait pas connu d'autres — et la nostalgie des racines. Maria ne douta jamais que la mer allait lui amener un chevalier, que le destin lui réservait et qui, traversant la mer telles les cailles migratrices, l'emmènerait avec lui sur son chemin vers un monde autre. Elle fait toujours sa promenade quotidienne de chez elle, à Al-Attarine, vers la mer pour contempler le coucher du soleil, les petites embarcations, les felouques et les bateaux à voile amarrés sur la surface calme qu'emprisonnent des masses de béton et des rochers. Elle se déplace allègrement, le long du rivage vers Tabia, ou bien elle prend le tramway vers la mer avec ses voisines pour aller s'asseoir sur les pelouses des jardins devant le palais Ras Al-Tine, et admire la plénitude ouverte de la mer, puis elle rentre accompagnée de toutes.
Elle s'était entraînée à s'isoler avec la mer, même en présence de ses copines ; elle aimait à écouter ses murmures et chuintements qui lui rappelaient celui de l'étoffe en chiffon lorsqu'elle frôle son corps. Elle s'imaginait que la mer ne parlait qu'à elle seule, avec des voix échappées de loin, chargées de clapotis de l'eau contre les rochers et mêlées de sons rugueux arrachés au bouzouki, de chants montagnards et du rythme d'une « debka » empreinte de fierté. Elle aspirait l'odeur de l'iode mêlée de senteurs qu'elle n'avait jamais respirées auparavant, mais qu'elle connaissait d'instinct à travers les histoires de sa famille qui s'était installée à Alexandrie depuis longtemps. Un mélange d'eau en furie, de poissons frais, d'animaux marins séchés au soleil, de viandes salées étendues, de rochers mouillés par une eau limpide, d'algues vertes, de lait de chèvres caillé, de fromages cuits, de barques vieilles et neuves, d'un soleil resplendissant, de châtaignes fumées et, en hiver, de vents violents qui plient les troncs des arbres.
Qui peut capter l'odeur de la Grèce dont on parle tant ? Sa mère lui avait dit : « Tends l'oreille au bruit de la circulation de cette senteur dans ton sang, tu la reconnaîtras et elle te parviendra très forte ». Son père lui avait dit : « C'est l'odeur des légendes et des dieux impitoyables ». Elle l'avait reconnue alors qu'elle accueillait les vents de la mer. Elle l'avait décelée d'entre les odeurs de bois pourri du vieux port mêlées à celle de l'iode, des résidus de la pêche, du sentiment de l'exil et du déchirement entre la réalité et le rêve hérité des racines. Elle s'était donc mise, tous les soirs, à recueillir l'air dans sa poitrine, avec force, les yeux fermés, poussant la brise jusque dans la moindre bronche de ses poumons afin d'en emplir son corps, et il lui semblait que cela parvenait jusque dans ses jambes. Ce n'est qu'à ce moment qu'elle lui permettait de ressortir. Et c'était seulement à ce moment qu'elle découvrait le vide que laissait la brise en elle ... un vide que ne pouvait combler que cet amant attendu.
Elle avait jeté les clés de son destin dans la mer, offert son âme, et s'était mise à guetter sa réponse par la voix des goélands, des devins, des liseuses de bonne aventure, de la ponctualité de ses tempêtes ou de leur irrégularité, des histoires de l'été et des soldats de passage, du visage hideux de la ville que celle-ci ne montre qu'aux étrangers et que les filles se racontent en secret. Elle scrutait avec passion les lumières des navires en attentes en rade d'Al-Bouraz et elle se retournait telle une abeille qui ne retrouvait plus sa ruche, dès qu'elle entendait le mugissement d'une sirène de bateau en partance. Elle crut en son rêve quand elle vit Paolo, un marin italien qui la subjugua par sa vitalité et sa sincérité. Elle l'épousa sur le champ, mais au lieu de retourner chez lui, il préféra demeurer à Alexandrie. Elle ajourna ses espoirs de départs pour que Paolo puisse réaliser la réussite escomptée. Il s'installa donc et ouvrit un grand atelier de tour et fraisage dans le même quartier qui assura à sa famille, qui s'était élargie, une vie prospère. Maria ne perdit pas la chanson du voyage et elle se mit à l'inculquer à ses enfants. Ils grandirent donc comme de véritables membres d'une petite diaspora, vivant en marge d'une civilisation et la regardant avec condescendance à l'exception de Maggy, la benjamine, qui pencha sentimentalement pour le pays qui l'avait vue naître. C'était la seule qui n'avait pas d'accent et, n'était-ce ses yeux bleus, la délicatesse de sa peau et sa blancheur éclatante, personne n'aurait douté qu'elle était une fille d'Alexandrie du quartier d'Al-Anfouchi. Elle se faisait appeler, parmi ses amis, du nom de Magda Abdallah et disait en riant que Maggy Paolo était une déformation italienne du nom égyptien.
Maggy vécut dans un mélange de trois cultures qui la tiraillaient. Elle les cumula et en maîtrisa les langues. Maria, mimant l'aristocratie athénienne, tint à l'inscrire dans une école française qui avait l'enseignement de l'anglais à son programme. Maggy montra une aptitude extraordinaire à assimiler l'esprit des langues. Arrivée à l'université, elle y ajouta le latin. Malgré cette persévérance de Maria à insister sur le caractère européen de la culture de ses enfants et à cultiver la différence qui pouvait être légitime à cette époque, elle ne put ébranler Maggy dans son sentiment d'appartenance à Alexandrie et à nul autre endroit. La précarité de la situation de ses aînés ne lui plut pas. Eux qui, à cause des rêves de leur mère, avaient préféré flotter à la surface de la société, au lieu de planter leurs racines et s'agripper à la terre comme le désirait Paolo, qui avait fait des tentatives sincères pour se fondre dans le lieu. Elle s'aperçut, en écoutant les rêves de retour de son grand-père et de sa grand-mère, que c'était l'histoire d'une illusion à laquelle ils s'accrochaient pour les aider à faire passer les douleurs de la nostalgie. Un espoir qu'ils ruminaient sans but réel, après qu'ils eurent perdu les traces de leurs deux familles là-bas, que le plus grand nombre d'entre eux se fut dispersé à travers les cinq continents et qu'il ne leur restait plus d'eux que des souvenirs d'enfance et les douleurs de l'exil, comme des traces d'un passé à jamais perdu.
Dimitrious, son grand-père, lui dit un jour : « Je découvrais toujours qu'Alexandrie me manquait dès que mes pieds foulaient les quais d'Athènes, et je commençais à compter les jours qui me séparaient du retour. Ma maison me manquait, mon travail, les gens, la magie de cette ville et, quand j'étais de retour, je commençais à m'accrocher à l'espoir d'un nouveau voyage qui me ramènerait en Grèce. J'ai vécu suspendu entre les deux villes, je les possédais en fait toutes les deux. Mais je n'ai jamais pensé m'installer hors d'Alexandrie. Et la Grèce m'habitait quelle que soit la direction vers laquelle je me tournais ; le gramophone a fait que mon île s'est fondue dans mon corps et le vin, coulant d'une grosse bouteille enveloppée de paille, a annulé les distances. Et quand sonnait l'heure de la danse, j'oubliais tous mes malheurs, et je tapais le sol de mes pieds en chantant de la voix de tout Grec qui avait quitté son île et s'était embarqué sur un bateau. Je sais pourquoi nos voix sont rugueuses, c'est parce qu'elles répondent au vent qui frappe violemment nos rochers et avant qu'il ne puisse fuir, nous l'emprisonnons dans nos poitrines et nous le ressortons quand nous prend la nostalgie. Ma fille, chacun d'entre nous a gardé notre brise en son corps. Brise qui ne ressemble à aucune autre ».
Maggy se souvenait de son grand-père et ses yeux se remplissaient de larmes. Elle le revoyait, quittant sa bien-aimée sous la contrainte après les décisions de nationalisation et d'égyptianisation. Il ne s'en alla pas avec les premières vagues, il résista longtemps puis finit par céder sous la contrainte. Elle ne le vit jamais, il mourut dès que ses pieds eurent foulé le sol de son île sans possibilité de retour. Ses yeux accompagnèrent la vague qui l'avait jeté là où il vécut toute sa vie, et son âme chevaucha les vagues pour y retourner, là où il avait toujours rêvé d'être enterré.
Son père put rester à Alexandrie pendant des années, après que l'ambassade lui eut trouvé un travail en liaison avec ses services, ce qui permit à la famille d'obtenir une résidence à titre temporaire, durant laquelle deux de ses frères allèrent s'installer en Italie où ils furent rejoints finalement par tous les autres (...).

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