Un Messie sans bible




Traduction de Soheir Fahmi


Entre le désert et un hommage à Bouazizi en Tunisie, les rêves s’entremêlent et la sagesse des hommes qui ont pris les sentiers non battus nous assaille dans des possibles sans fin. Voici un extrait du nouveau roman d’Ossama Habachi Messie bila Tawrah.


1
Messie Sans Bible par Ossama Habachi Voilà deux années qu’elle suit les voix des sables dans le désert du sud, les voix dont lui avait parlé le vieillard — homme de passage de l’est à l’ouest — comme il lui avait plu de se présenter au moment de leur rapide rencontre sur le trottoir devant le célèbre café. Deux années que le désert se défaisait de sa virginité dans la main de la jeune fille alors qu’elle était complètement séparée de toute chose à part l’attente de ces voix. Elle violait le temps à travers des choses limitées comme l’invention de l’eau et la recherche de reptiles pour se nourrir pour ensuite s’assoupir et enfin se souvenir. Le début de l’humanité c’est la connaissance, et sa fin c’est le fait d’ignorer cette connaissance. Mais à propos du souvenir, la première chose qu’elle savait de son passé, celle qui se nommait S — et pour votre gouverne cette fille a un père, une mère et des frères mais elle avait décidé de s’arracher à leur arbre et elle aima bien se nommer S lorsqu’elle choisit de partir du nord en direction du sud — le jour du coup d’Etat médical comme nous l’appelons ici, ou l’instant où le pouvoir avait passé d’un président à un autre venu de la police en 1987. Ce policier-président avait fait des promesses capables de faire du pays le paradis de Dieu sur terre.

Elle était au milieu des années 1920. Une fille qui fuyait sa famille et se fuyait elle-même à la recherche du lointain. Elle courrait derrière un rêve qui s’était emparé d’elle de nombreuses fois, lorsque le destin s’imposait aux gens à cause de la complicité qui les entourait, que ce soit à travers la nature, l’entourage social et économique enveloppé d’une odeur politique dégoûtante. Peut-on passer sa vie à poursuivre les traces d’un rêve ayant l’étrangeté de l’humain et du diabolique ?

S était une fille élancée, avec l’allure d’une phénicienne, le corps d’une romaine et les qualités des barbares. Depuis un moment, elle ne faisait rêver que de Schéhérazade lui racontant de nouvelles histoires sur les alentours des trottoirs de ces rues de la ville qu’on nomme la verte. La voici qui, dans le rêve — qui se répétait littéralement la plupart des nuits —, habitait l’un des trottoirs dans une région non délimitée. Elle lisait les lignes de nombreuses mains, et dès qu’elle fermait les yeux dans le rêve, elle voyait l’absence. Elle devenait alors la mémoire de celle qui en manquait comme si elle était un vers de Abil-Kassem Al-Chabi ou Al-Moutanabbi à l’éternité inscrite pour des siècles. A la fin du rêve, Schéhérazade lui ordonnait de partir sans lui préciser dans quelle direction.

L’étrange hasard était le moteur du destin de cette fille nommée S. Le jour de son départ était celui où il était attendu qu’elle se marie et qu’elle devienne comme le reste des femmes de la terre, qu’elle ait une maison, un homme et que sortent d’entre ses cuisses des enfants avec qui elle allait se lier pour toujours dans une logique de maternité et d’enfants. Mais au début, son désir de fuir était encore plus important que son rêve de courir derrière Schéhérazade, c’est-à-dire le rêve et le refus du mariage. Ces deux désirs se mirent d’accord pour dessiner à l’avance une autre vie pour une fille dont le destin était de devenir voyante en un temps où les prédictions et les visions avaient été massacrées, et d’aller vers le sud. Dans la capitale du nord, elle rencontra par hasard le vieillard, l’homme de passage de l’est à l’ouest. Dès qu’elle le vit, elle ressentit qu’il était né ainsi avec une barbe blanche hirsute et un sourire calme qui rappelait la mer. S le rencontra sur le grand trottoir de cette grande rue de cette capitale dont se vantait le pays. Ils étaient devant le café de Sidi Chaabane à Sidi Bouzid, le plus célèbre café tunisien considéré comme la plus célèbre adresse pour les visiteurs du pays parmi les touristes étrangers et les fils du pays revenus de l’étranger.

Le trottoir la ramena au rêve qu’elle n’avait jamais quitté. Elle vit Schéhérazade qui circulait en provenance de la mer autour des bâtiments andalous. Elle s’approchait du vieillard en traversant la rue principale devant le café alors qu’elle était préoccupée d’inventer une nouvelle histoire pour une nouvelle nuit, pour fuir les porteurs d’épées et les caprices d’un étrange roi. Le vieillard ne laissa pas à la fille l’opportunité de réfléchir. Il ne lui laissa non plus un moyen de fuite sinon de s’approcher de lui et de l’accompagner durant un mois. Cette détermination et cette fermeté dans ses propos étaient très captivantes. Les premiers mots qu’il lui dit étaient très éclairants, tellement qu’elle sentit que c’était un soufi qui était de passage ou un homme stupide à qui Dieu avait donné la grâce de voir la nature humaine.

Il y avait quelque chose d’embarrassant de rencontrer une personne par hasard et de découvrir qu’elle était au courant de ce qu’on fait et de ce qu’on compte faire. Le vieillard lui demanda calmement :

— Tu t’enfuis où, toi la jeune innocente ?

Lorsque le vieillard remarqua que le corps élancé debout devant lui s’était dénudé à cause de sa question inattendue malgré cette auréole de dignité qui l’entourait, il ajouta :

— Les villes sont comme les femmes, ma fille. La ville de Sidi Bouzid est la plus malheureuse, je veux dire des villes.

Dégoûtantes sont les secondes lorsqu’elles ne t’aidaient pas à réfléchir. Le vieillard savait qu’elle fuyait et qu’elle était habitée d’un rêve. Mais qu’avait-elle à voir avec Sidi Bouzid qu’elle avait traversée sans s’y arrêter dans le passé ? Cette ville était un simple nom sans plus ni moins. La fille était indécise et le vieillard portait sur le visage la joie de la découverte. Après une minute d’échange de regards entre le vainqueur et la vaincue, le vainqueur-vieillard la prit en pitié et l’invita à une tasse de thé. La jeune fille but une tasse de thé au goût de noisette préparée de manière conventionnelle. Il fit de son mieux pour qu’elle puisse recouvrir sa confiance en elle-même.

2
Leurs rencontres étaient régulières durant un mois sur de nombreux trottoirs, et parmi des gens qui ne parlaient que des promesses illusoires du nouveau président. Elle lui raconta tout sur elle-même et sur ses rêves qui s’étaient répétés dernièrement en compagnie de Schéhérazade. Il lui communiqua, lui, qu’il était un voyageur, qu’il traversait le nord, le sud, l’ouest et l’est, selon ses propos, lorsqu’il chuchota à lui-même une fois qu’il était assis à ses côtés dans un monologue intérieur, clair et déterminé :

— Je suis le soleil et repose-toi à l’ombre de la lune. Les nuages et les étoiles sont ma famille. Je connais l’endroit où je vais dormir en sentant l’odeur de l’herbe ou celle d’un mur qui souffre de solitude. J’ai dans chaque pays des enfants et j’ai avec chaque enfant des moments de tendresse et de folie. J’ai perdu au début un enfant et une femme et on m’a chassé de mon village près de la montagne à l’est du nord. J’ai décidé alors de voyager à travers le monde pour me venger et lui prodiguer de nombreux enfants. Lorsque tu es vaincu dans un combat, tu dois répandre la défaite dans tous les combats à venir pour se jouer des autres et pour que tes défaites soient ton immunité pour les victoires à venir. Le monde est ouvert à l’aventure et à la folie mon enfant. Il te faut simplement attraper le début du fil et sa fin. Le fil du départ et du déplacement est le premier et le dernier des fils.

A chaque fois que le vieillard parlait, la jeune fille écoutait attentivement. Des fois, elle le considérait comme le dernier des sages de ce temps, et d’autres fois, elle le voyait comme un homme qui ne pouvait se défaire des femmes et des plaisirs. Souvent, (et c’est le plus plausible) elle le voyait comme allant à la recherche de réponses de nombreuses questions intérieures.



Ossama Habachi

Est né en 1970. Il a poursuivi des études de lettres avant de prendre sa licence de l’Institut supérieur du cinéma en 1994.

Il a commencé sa carrière dans le monde cinématographique avant de se lancer dans l’écriture littéraire : Il est le réalisateur de deux courts métrages, Hammam chaabi (bain maure) et Youm adi (jour normal), qui a participé au Festival de Turin en Italie en 2006. Il a aussi travaillé comme premier réalisateur-assistant de longs métrages avec Amir Ramsès pour le film AUC.

Son premier roman, Kheffet al-ama (l’agilité de la cécité), est sorti en 2010 aux éditions Al-Dar, suivi de Moussem al-farachat al-hazina (la saison triste des papillons), aux éditions Sefsafa. Et son nouveau roman Messie bila Tawrah (Messie sans bible) aux éditions Beit Al-Yasmine.