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Traduction de Soheir Fahmi
Ahram Hebdo 14 au 20 mars 2007



A travers une série de dialogues avec les chauffeurs de taxi du Caire, Khaled Khamisi nous plonge dans un univers où nous touchons aux préoccupations des petites gens, à leur sagesse, leur humour et leur regard sur le monde de la politique. Un texte qui en dit long sur l’état de notre société et du monde qui nous entoure.



1

Dieu ! Quel âge avait-il donc ce chauffeur ? A quelle année remontait son auto ? Je n’en croyais pas mes yeux lorsque je m’asseyais à ses côtés. Le nombre de plis sur son visage était semblable aux étoiles du ciel. Chaque pli s’affalait tendrement sur le précédent pour façonner tel Mokhtar un visage à l’égyptienne. Quant à ses mains qui tenaient le volant, elles s’étiraient et se rétractaient à la cadence de leurs artères comme si le Nil s’en allait nourrir la terre desséchée. Toutefois, le léger tremblement de ces mains ne faisait pas basculer la voiture vers la gauche ou la droite. Sans osciller, elle suivait une ligne droite. Ses yeux recouverts de deux énormes paupières laissaient transparaître un état de paix intérieure qui suscitait en moi et dans le monde entier une profonde quiétude.

Alors que je m’asseyais à ses côtés, je ressentis les vibrations magnétiques qui l’entouraient et qui disaient que le monde se portait bien. Je me souvins, sans en connaître la raison, du poète belge que j’aimais tant, Jacques Brel. Et combien il se trompait dans son célèbre poème qu’il avait chanté et dont les vers disaient : Combien douce est la mort comparée à la vieillesse,

Mourir vaut mieux que d’avancer en âge.

Si Brel venait à s’asseoir aux côtés de cet homme comme je le faisais à ce moment, il aurait sorti sa gomme pour effacer bien fort son poème.

Moi : Vous conduisez sans doute depuis longtemps ?

Le chauffeur : Je suis conducteur de taxi depuis 1948.

Je pouvais imaginer qu’il conduisait un taxi depuis environ 60 ans. N’ayant pas le courage de lui demander son âge, je me préoccupais des conséquences d’une telle longévité.

Moi : Que pouvez-vous dire à une personne comme moi pour qu’elle puisse tirer les leçons de la vie ?

Le chauffeur : Même une fourmi noire sur un rocher noir en une nuit très sombre peut recevoir la grâce de Dieu.

Moi : Qu’est-ce que vous voulez dire ?

Le chauffeur : Je vais vous raconter une histoire qui m’est arrivée ce mois-ci et vous comprendrez pourquoi je dis ça.

Moi : Allez-y, je vous écoute.

Le chauffeur : Je suis tombé très malade durant 10 jours. Je n’arrivais pas à quitter le lit. Et comme je vis au jour le jour, à la fin de la semaine, il n’y avait plus un sou à la maison. Je sais que ma femme me cache toujours ce genre de choses. Je lui disais : Qu’allons-nous devenir, chère dame ? Elle répondait : Nous ne manquons de rien, Abou-Hussein. Alors qu’elle passait son temps à mendier de la nourriture chez les voisins. Quant à mes enfants, ils n’arrivent pas à joindre les deux bouts. L’un a marié une partie de ses enfants et n’arrive pas à le faire pour le reste. L’autre a un fils malade et il passe le plus clair de son temps dans les hôpitaux. Bref, nous ne pouvons rien leur demander. Mon devoir est de les aider, moi. Après dix jours, j’ai dit à la Hagga que je dois aller travailler. Elle a juré de tous ses dieux que je ne devais pas descendre. Elle hurlait que j’allais mourir et qu’elle ne me reverrait plus. Franchement, je n’avais pas la force de partir travailler. Mais je me suis dit qu’il le fallait. J’ai menti en lui disant que je partais une petite heure au café pour me changer les idées. J’ai mis le moteur en marche et j’ai demandé à Dieu de m’aider. A la hauteur du jardin Orman, je passais près d’une Peugeot 504 en panne. Son conducteur m’a fait des signes pour que je m’arrête. C’est ce que j’ai fait. Le chauffeur s’est approché de moi et m’a mis dans le coup ; il avait un client en provenance d’un pays arabe qu’il ne pouvait pas conduire à l’aéroport à cause de la panne de son auto. Il m’a demandé de le faire à sa place. Vous comprenez les raisons de Dieu que nous ne connaissons pas, n’est-ce pas ? Il conduisait une Peugeot en très bon état, elle est tombée en panne pourtant ! J’ai accepté.

Le client changea donc d’auto. Il arrivait d’Oman, de chez le sultan Qabous. Il m’a demandé : Combien tu veux prendre pour me conduire à l’aéroport ? J’ai répondu : Je n’en sais rien, payez ce que vous voulez. Il a insisté : Tu es sûr que tu vas accepter ce que je vais te donner ? J’ai dit : Oui, parfaitement.

En route, j’ai compris que sa destination était le village des bagages, car il avait des choses à récupérer. Je lui ai dit que mon petit-fils y travaillait. Il pouvait certainement l’aider à dédouaner sa marchandise. Il a acquiescé. J’ai donc demandé après mon petit-fils qui était de permanence ce jour-là. Vous avez compris qu’il aurait pu être absent ce jour-là. Nous avons terminé les formalités, puis je l’ai reconduit à Doqqi.

Il m’a demandé : Combien tu demandes, Hag ?

Je lui ai rappelé que nous nous étions mis d’accord sur le fait que c’était à lui de décider. Il m’a tendu un billet de 50 L.E. Je l’ai remercié et j’étais sur le point de partir lorsqu’il m’a demandé : C’est bon, ça te va ? J’ai répondu : oui, c’est bon comme ça.

Il m’a dit alors : Ecoute-moi, Hag, je devais payer 1 400 L.E. de douanes mais, je n’en ai payé que 600. Il y a 800 L.E. de différence. Cet argent est pour toi, je te le laisse de bon cœur. Ajoute à cette somme 200 L.E. pour le trajet. Je te dois donc mille livres. Les voici. Tu peux considérer les 50 livres que je t’avais données au début comme un cadeau de moi !

Vous voyez, Monsieur, j’ai touché 1 000 L.E. pour un seul trajet. Des fois, je travaille un mois entier sans les toucher. Vous voyez, Dieu m’a poussé à descendre de chez moi, a mis en panne la 504, et a permis aux causes de s’ordonner pour que je touche cette somme. Car ce que Dieu nous accorde n’est pas à nous. Il est à Dieu. De même que le blé. C’est la seule leçon que j’ai retenue de la vie.

Je quittais le taxi à contrecœur. J’avais envie de rester plus longtemps, de passer des heures en compagnie de cet homme. Mais il me fallait aller moi aussi à mon rendez-vous de travail, dans cette course effrénée et continue à la recherche des vivres et des grâces que Dieu nous accorde .

 

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© Arab World Books 



Les périples d’un passager dans les taxis cairotes


Tous les taxis du monde ne se ressemblent pas. Tous les chauffeurs de taxi du monde ne se ressemblent pas non plus. Ils représentent à ne pas en douter le lieu où ils accomplissent leurs va-et-vient continus. Etre chauffeur de taxi dans une métropole telle que Le Caire est un métier unique en son genre. Ereintant et passionnant à la fois. A l’intérieur de ces autos, souvent en mauvais état et à cause des embouteillages interminables et des attentes qui n’en finissent pas, la discussion s’engage entre le chauffeur de taxi et son client. Conversation qui peut revêtir tous les aspects de la vie, mais qui souvent tourne autour des sujets politiques et sociaux de ce que vit l’Egypte. Khaled Khamisi, avec sobriété et retenue mais aussi avec beaucoup d’humour, s’en va à la chasse du monde intérieur et de la manière de penser de ces hommes qui sont le porte-parole d’une couche importante des Egyptiens. Il dresse en petites touches un tableau nuancé et humain de ces hommes qui subissent la pollution et le chaos de la rue égyptienne. Parler de ce qui les préoccupe est leur manière à eux de transcender un quotidien qui les violente. Le flot de paroles qu’ils dégagent est souvent spontané et désordonné. Pourtant, il laisse deviner une sagesse de vie et un regard original sur la réalité. Khaled Khamisi se met à l’écoute de ces marginaux de la vie politique qui, mine de rien, dévoilent en quelques phrases simples nos préoccupations à tous. Ils se posent des questions, mais se réclament pour la plupart du temps de positions fermes. Contre ou avec Moubarak, contre les Etats-Unis et du côté des Palestiniens et des Iraqiens, contre la corruption et du côté des laissés-pour-compte dont ils font partie, contre le pouvoir et la police, les propriétaires d’autos et du côté des autres chauffeurs de taxis et des matchs de foot. Ils finissent sous la plume de Khamisi par dresser une fresque où, tel un puzzle, les différents morceaux se mettent en place. Néanmoins, le client, en l’occurrence Khaled Khamisi, n’est pas un simple passager impersonnel et imperturbable. A travers différents quartiers du Caire, il tisse, semblable à tous les passagers de taxi du Caire, un certain lien avec le chauffeur. Lien qui a, sans doute, pour objectif de surmonter un ici et maintenant étouffant, et contre lequel ils sont sans défense. Une sagesse que les Egyptiens, à travers leur long périple avec les pouvoirs depuis des temps immémoriaux, ont appris à maîtriser.

S. F.