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Le cri de l'unicorne


 
 
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Traduction de Djamal Si-Larbi
Al_ahram hebdo,19_25 avril 2006
 

Edouard Al-Kharrat manie aussi bien les mots dans ses romans que dans sa poésie où se dégage un univers fait à la fois de sensualisme et de mysticisme. Nous publions un extrait de son recueil Sayhet wahid al-qarn (Le Cri de l'unicorne, paru chez Charqiyat).



Le cri de l'unicorne

 

Sans titre


Les voiliers des désirs naviguent dans mon corps
Leur rivage est lointain
Les vagues de musique clapotent contre le bois antique
Des voiles cuisses levées en vain
Epines des significations.


Le Caire


• Appel du coq

L'appel du coq dans les rues désertes de Zamalek
Deuxième jour de l'Aïd
A un écho qui résonne dans les recoins du passé
Immenses
Toi tu ne te souviens pas du passé
Car l'instant présent est tout pour toi
Par contre pour moi le passé est lui-même le maintenant
Présent, soufflant de toutes ses forces intérieures
Me jetant à terre

Salut matinée à Rama en ruines
Les ruines de la rue Cho'ra Al Yamania*, désertées
Debout dans leur propre gloire
Ne périssent point dans l'âme
La belle rue objet de passions à jamais perdues
Objet d'extase au désir sacré tel un séisme
Sous l'appel du coq roux voué au silence
Gouttelettes de rosée

Ton corps sublime entre mes bras
Emplit l'éternité
Sa douceur humecte la dureté d'un rocher tombant
En miettes

Les fils du tissage enchevêtrés avec leurs couleurs défraîchies
Luxueux
Noués
Sur un lit de plaisirs disparus
Le cri du coq, bec ouvert, aphone
Est inextinguible.


Le Caire


• Mur de ma chambre

Sur le mur de ma chambre s'agitent les ombres des arbres
Ses pierres grises, vieilles sont patinées par le temps
Pourquoi les pierres, dans mon cœur, sont-elles rugueuses hérissées ?
Le piaillement des oiseaux tapis dans le ciel
Est terriblement insistant
Leurs cris défient l'ombre et font face à la mort

Nostalgie inexplicable pour un amour perdu
Son étreinte, maintenant n'est plus corporelle
Mais je m'y réfugie de toute façon
Le roucoulement des pigeons est monotone et ennuyeux
Sous des nuages blancs sans signification
Appel des enfants, klaxons des voitures et bourdonnement indéchiffrables

Leurs échos résonnent
Le vide pur est-il en moi-même ?

Des choses hors du temps perdurent dans l'âme.


Kingi Mariout



• La coupe de ses lèvres


(A Rama cet être légendaire)
Je me suis enivré à la coupe de ses lèvres douces
Mais je n'ai guère étanché ma soif
De sa fente vive j'ai reçu le doux savoir
Englouti dans l'unique mer abyssale
Sans rivage
Ses vagues salées au goût piquant se succèdent

Des lambeaux de nuées grises
S'accumulent au-dessus de ses fesses nues
Des acacias de belles venues au bord du Nil
Les larmes taries
Le cri de la pigeonne noire
Déchire la page paisible
Jardin du Luxembourg


PARIS



• Route de safran


(A Sami Ali particulièrement)
Des sables de poésie s'étendent jusqu'au bord
Des dunes montant vers un ciel d'un bleu sombre
S'arrêtant dans l'âme, leurs gazelles
Scrutent une fleur hiératique, robuste et solitaire
Leurs yeux profonds contiennent un horizon que je ne vois pas
Je sais que sa lumière est foudroyante.

M'accompagneras-tu sur le chemin sinueux y menant
Vers des vérités non définitives et non élucidées ?
Est-ce la route entre Al-Alamein et Sidi Barrani ?
Un safran non défraîchi
Sa gloire douteuse ne déteint pas.


Hurghada



• Langueur


On dit qu'il n'est point de remède à la langueur
Si ce n'est de fabriquer l'amour
Bonjour l'amour
La lampe s'éclaire d'une lumière froide
N'est-ce point croyable ?
La canalisation d'eau fuit comme d'habitude ; laisser-aller
Ton regard profond me dit-il vraiment des choses profondes ?
Ou bien son vert n'est-il qu'une formation biologique ?
L'étonnement embrasse des lieux communs
Mais j'énonce des idées d'où s'égoutte le sang
Et le pansement stérile est toujours prêt
Apaisant une langueur sans prix.


Le Caire



• Normal et habituel


Le supermarché était éblouissant de lumière et bondé
Ta blouse verte et courte
Retenait fermement tes gros seins
Laissant nues tes hanches fermes
Mais je ne savais pas que la montre sonnait sept heures du matin
Et que tout cela n'était que le rêve précédant le réveil d'une journée vide
J'ai su cela après le réveil et je n'ai pas dit : dommage
J'ai plutôt souri
Comme tu n'as pas souri toi
Dans ce rêve normal et habituel
Nullement poétique
Mais inondé d'un amour indélébile.


Le Caire



• Depuis longtemps


Depuis longtemps je ne t'ai pas dit que je t'aime et que tu me manques
Je me suis demandé si cela voulait dire que l'amour s'était épuisé
Ou bien que la question ne mérite pas qu'on s'y attarde

Le tour des aiguilles de la montre ne s'arrête point
Quand donc cessera de battre le cœur aride ?
Quand j'entends jouer du luth enluminé et élégant
Que je me souviens du grondement majestueux de l'Hymne à la joie
Du vacarme de la musique concrète et des cris des rues
Vais-je dire que la question ne mérite pas qu'on s'y attarde ?

Le nuage embrasé d'un feu blanc
N'est point occulté par le bleu de la finitude pure
En tout cas pas encore.


Le Caire



• Tout cela me regarde-t-il ?


Quand il pousse, aux ombres, des griffes
Et que la nuée réintègre sa coquille
Et que s'ouvrent les blessures des roches telles des fleurs tardives
En quoi tout cela me regarde-t-il tout comme le reste
Alors que je me trouve maintenant sur le rebord
Et qu'ondulent de longues algues vertes
Dans une mare d'eau de mer fétide
En quoi cela me regarde-t-il ?

Quand elle m'a dit : Donne-moi un baiser
Etait-ce vraiment important ou n'était-ce qu'un rite routinier ?

Le rite peut-il être routinier
Ou bien est-il en fin de compte chose sacrée ?
Non seulement cela me regarde mais cela me tue.


Le Caire



• « Soleil et obscurité en même temps »


Le ruissellement de la lumière du soleil
Sur sa chevelure tombante
Me signifie que la vie a reflué

La folie du désir inassouvi est tapie sous la table
Tel un chat vieux et féroce
Quand bondira-t-il
Pour planter ses griffes dans mon cou tendu ?

Quand ?


Paris



Obstruction


Je n'ai plus de ressources
Et le ciel n'est point venu à ma rescousse
La boucle d'oreille en argent tremble près de sa joue
Et son regard est profond
Dans sa voix la chaleur d'une tendresse ancienne
Me rappelle la douceur de ses seins entre mes mains ...

Je lui ai dit : Ton rire m'a manqué
M'a-t-elle dit : Je ne peux plus rire
Ni pleurer
Pourquoi mes larmes montent-elles
Et pourquoi je leur résiste obstinément
Sans raison

Elle m'a dit : Tu es déconcertant. Je ne te comprends pas
J'ai dit : Je ne me comprends pas moi-même
Les voies du dialogue — voies de l'amour — sont escarpées

La pluie tombe doucement, en silence
Derrière la vitre du café Cluny
« Peut-être ne nous reverrons-nous plus jamais »
J'ai dit : Impossible
Nous ne nous sommes pas rencontrés — réellement — au vrai sens du terme
Pourquoi chanter l'impossible ?
Le ciel est toujours bouché

Et puis quoi encore ?
Les amoureux auraient-ils déserté les vestiges de leurs passions ?


Paris



Sans pitié


Des lampes électriques arrondies pendent au plafond du couloir désert
Dans l'hôtel Claude Bernard
Donnant sur la rue des Ecoles et le square Mariett Pacha
Des yeux d'une incandescence sauvage
Dévorent le corps tendre et la douceur des fesses
Sans effusion de sang
Dans la désespérance de la nuit

Les cloches de l'église Saint-Nicolas résonnent de deux coups sourds
Les deux petits seins sont gonflés de désir
Debout sur le ventre lisse étendu par terre
Les deux tétons en érection répondant par le défi
A un appel farouche sans réponse
Alors que la pénétration d'une extase soufie les fait trembler
Et fait ouvrir deux yeux, cerclés de khôl et pleins de sagesse, sur l'infini
Pour une aventure imprévue.

Les chiffres taisent leurs secrets
7, 9, 14 me scrutent les yeux fermés
Leurs serrures vont-elles s'ouvrir soudainement
Pour que je découvre à leur lueur incandescente
Que mon corps dans le sommeil et la veille est touché
Nullement prémuni devant les portes menant à la perdition
La bouche humide fardée sous mes lèvres fermées
En un élan de copulation vaine
Qui ne donne rien
L'étalement du khôl pharaonique sur les deux paupièrlourdes
Me ramène à la Vallée des Reines
Aride et fertile de dépouilles de momies immortelles

Et avec le dur soleil du Saïd
Qui pénètre par les interstices des moucharabieh de soie
Aveuglant incandescent, derrière les enluminures
Avec la souplesse d'un corps qui se serait jeté sans retenue
Dans la boue fertile
Elle s'allongea cédant à la folie de l'orgasme
A une douceur coulant sur les deux cuisses sans pitié

Tyrannie de la nuit parisienne.


Paris


* Nom d'une étoile dans la cosmologie arabe

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