LA POETIQUE DU PAIN DANS L'OEUVRE DE G.E. CLANCIER



« Je sépare peu la poésie de la naissance, de l'amour, de la solitude, de la mort, d'un morceau de pain », répondait Clancier à une enquête sur la guerre et la poésie . 1
La poésie ; je traduirais le mythe . Car le mythe n'est autre que l'expression poétique du monde . Entre le quotidien, la poésie, le mythe, le religieux, les frontières sont perméables et le titre d'un livre, en l'occurrence celui-ci, Le Pain Noir, entraîne l'imaginaire d'un niveau d'expression à un autre . Le pain, cette nourriture quotidienne qui a servi de métaphore aux grands thèmes des mythes et de la poésie . Essentiel à la vie . Mais noir, comme l'envers du soleil, comme la mort . Noir était le pain des pauvres si proches de la mort .

Vie et Mort et encore Vie est le destin du grain d'orge et du grain de blé . 
La Bible a parlé de la sagesse de Salomon mise à l'épreuve par les énigmes de la Reine de Saba . Ces énigmes ont été différemment formulées par la suite . L'une d'elles est arabo-persane . Elle est tirée d'un commentaire du Coran du XIIIème siècle .
La reine pose la question de l'énigme : Qui est enterré avant de mourir et se lève à la vie après son enterrement pour nourrir ses fossoyeurs ? 
Et le roi de répondre, pour preuve de sa grande sagesse : le grain de blé . 
Un grain de blé, ou un grain d'orge est en effet symbole de mort et de renaissance depuis les temps les plus reculés . Un mythe fondateur du pouvoir pharaonique est celui d'Osiris, maître du Pain . Osiris a enseigné aux hommes de la Terre Noire à cultiver l'orge, à faire du pain et de la bière avec sa graine . Il prenait forme humaine, mais encore forme de graine d'orge . Manger de ce pain d'orge assurait la vie . Pour l'éternité . Ou le retour éternel de la vie . Car au cœur de la mort Osiris devenait corps mystique représenté comme un champ d'orge traversé par une rivière . Les bienheureux qui traversaient ce champ dans leur voyage au travers de la nuit se désaltéraient d'eau et de bière, se nourrissaient de pain d'orge, pour revivre, en Osiris .
Le temps où régnait le dieu Osiris était le temps du roi bon, un temps de paix pastorale au cœur d'un paradis couvert de champs semblables à des lingots d'or . Osiris, maître du pain était aussi maître de la joie . Enraciné dans la terre du Limousin, G.E. Clancier retrouvera une condition humaine universelle qui traverse les siècles, les continents en s'exprimant à travers cette poétique du pain . Entre la vie et la mort, l'abondance de pain et son manque se contera, dans Le Pain Noir, l'histoire de la Marie-des-Prés comme se contait le mythe du dieu Osiris . L'on pénètre dans la poésie du passé, au commencement d'une histoire qui ressemble à un rêve . Récit de grand-mère pour l'écrivain Clancier, récit de mythe pour qui veut remonter loin dans le passé, quand l'histoire recourt à l'imaginaire pour trouver son fondement . Sur le mode de l'humain ou sur le mode du divin, la fabrication du pain demeure à l'origine de l'histoire , celle de la famille, celle de l'humanité . L'intimité familiale soudée par cette bonne odeur de pain frais, on la retrouve aussi dans le mythe car le même dieu qui a enseigné aux hommes de la Terre Noire le secret du pain leur a aussi appris à vivre en société en instituant, entre autres lois, celle du mariage . 
On s'est demandé qui était l'auteur des mythes . Les anciens Egyptiens ont dit que c'était un dieu lune, Thot, dieu de la parole et de l'écriture . Ils l'ont représenté tel un babouin , dans un acte d'adoration au lever du soleil, comme recréant le soleil . Ils l'ont représenté sous les traits d'un ibis, le bec courbé tel un croissant de lune . La lune est la petite lumière qui brille dans l'obscurité, qui annonce le soleil quand le soleil n'est pas là, comme la parole qui rend compte d'une réalité absente . On lit G.E. Clancier et l'on plonge dans le monde du poète . Il n'a fait que poser le regard sur le quotidien ; il n'a fait que raconter ce que lui a transmis une vieille grand-mère sans doute adorée, mais ce faisant il a fait oeuvre de babouin mythique adorant le soleil à son lever, il a créé des mythes nouveaux où se mêlent les enfants de ses rêves dominés par le personnage de la grand--mère Catherine . Un démon nommé poésie, semblable au dieu lune Thot, a fait renaître un passé, douleur et paradis perdu entremêlés . Ce démon-là, comme le dieu Thot, ne connaît que le temps courbe des renaissances.
Jean Charron, époux de la Marie-des-Prés était métayer aux Jaladas . Il devait au bourgeois la moitié de la récolte, un demi-sac de blé noir . L'autre moitié assurait la subsistance de la famille . Il pétrissait la pâte, la cuisait  . Il y en avait du pain dans la ferme . Lui était maître du pain, il assurait la vie , la vie de tous, tâche digne d'un dieu ou de son modeste remplaçant, le pater familias . Pain noir ou pain blanc , qu'importe . « Les tourtes alignées sur le rateau suspendu aux poutres du plafond » sont autant de couronnes sur sa tête . Il en prend une, puis, « la pressant de biais contre sa poitrine, il commença à tailler de longues tranches de pain bis qu'il distribuait à la ronde. Tiens, Parrain; tiens, Aubin; tiens, Robert; tiens, Cathie »(PN, 1,16-17). Il y avait aussi les tartines dorées au jaune d'oeuf et sucrées et l'on possédait de quoi acheter les craquelins du petit homme blanc . A quoi ressemblaient les craquelins ? Ils appartiennent à la poésie du passé, béni, comme l'était le règne du bon roi Osiris . On les chercherait en vain en dehors de l'imaginaire, imaginaire de l'enfant devenu écrivain semblable à l'imaginaire du mythe qui plonge ses racines dans l'enfance de l'humanité . Dans les deux contextes, la poésie s'empare de ce qui fait la barrière entre la vie et la mort . Le pain. Et déploie à partir du pain toute sa fantaisie . Un petit bout de pain peut représenter la terre et le soleil et tout ce qui existe . Avec deux grosses boules de mie, la petite Catherine peut façonner la terre et le soleil(PN,1,29). Il lui suffit de rouler en boule les deux mies de pain, pour manger la terre, pour manger le soleil . C'était le temps du bonheur simple, pastoral, patriarcal . Le maître du pain était aussi le maître de la joie (PN,1,37) . Jean Charron était maître du pain, maître de la joie comme autrerfois, Osiris . Osiris qu'un grain d'orge symbolisait . Ainsi G.E. Clancier remonte-t-il aux sources mythiques de la poésie, jusqu'au temps du bon roi, bon père de famille, berger du troupeau, berger d'un peuple. 
Puis vient le méchant frère, cupide, envieux qui mettra en miettes ce bonheur pastoral, qui introduira le désordre, la haine. Sans doute était-il toujours là comme la guerre qui toujours menace et dépouille les champs de leur blé doré . La guerre, annonciatrice d'apocalypse .
Dans le mythe, Seth tue une première fois Osiris, puis une deuxième fois, il le dépèce . Seth, l'injuste, le violent introduit le chaos dans le monde, introduit la guerre, l'obscurité, la mort, la faim . Par la force inique de Seth, la graine est entrée dans la nuit de l'hiver .
La mort, c'est l'envers du soleil dit la petite Emilie dans L'Eternité plus un Jour (EPJ ,16).
Le soleil, comme le grain de blé quand il pousse pour donner du pain , c'est aussi la vie . La couleur de l'or unit le blé à la lumière du soleil . 
Dans le roman, le bonheur du père de Catherine est tué sous les roues des riches bourgeois . Le pauvre Michelod est écrasé et le père de Catherine est témoin de l'accident . Il refuse de porter faux témoignage . Le voilà renvoyé de son précaire paradis . Il doit quitter la métairie avant le temps de la moisson . Lui, l'homme honnête est terrassé par le monde, terrassé par le frère ennemi . Ils sont plus forts que nous dit Jean Charron, celui qui fut maître du pain, maître de la joie . Le père qui ne pétrit plus la pâte a perdu son rôle de père . Plus que jamais le pain est noir . Encore faut-il qu'il y en ait, noir ou blanc, qu'importe . La mère prend la relève, fait des ménages, vend ses bijoux, vend l'immense traîne de sa chevelure qui lui tombait aux talons, qu'elle enroulait au sommet de sa tête comme une haute couronne(PN,1,25) : ces parures de la beauté si chères à l'époux faisaient d'elle une reine, pauvre reine déchue qui s'est vidée de vie pour assurer celle de sa famille . Misère ajoutée à misère . Son fils Aubin, compagnon de jeux de Catherine, décède des conséquences d' une chute . De chagrin et de misère meurt la Marie-des-Prés . Le pater familias qui n'assume plus son rôle a plongé dans la mélancolie. L'enfance à la métairie, il ne peut plus l'assurer . Il laisserait se disperser la famille. Les deux petites à l'orphelinat, Catherine, servante n'importe où, Martial ne reviendrait plus à la maison, puisque maison il n'y aurait plus . Le paysage d'un angélus de Millet s'efface . La misère, l'abandon, ce n'est plus seulement dans les contes que racontait la Marie-des-Prés à l'enfant Catherine . 
Mais voilà que surgit une mère enfant, Catherine . Elle assurera le pain quotidien . Elle rassemblera la famille . Sa mère était enterrée dans le cimetière des pauvres . Elle ne saura le supporter . Elle économisera sou après sou pour lui offrir une sépulture décente . Lorsqu'une autre vie que celle de ses deux petites sœurs pointera dans son ventre elle prendra conscience de son rôle cosmique, mythique . Entrée, depuis l'enfance dans le domaine majestueux et tragique des mères . Il lui semblait que de l'aube à la fin du monde une mère ne cessait de mourir et de renaître et qu'elle était cette femme éternelle . La mère n'était pas ce pauvre amas sans nom dans la tombe qu'on avait ouverte un jour pour lui assurer une décente sépulture, «la morte n'était ni au ciel ni sous terre, mais dans le sang double qui coulait à la fois dans les veines de Catherine et dans celles de l'enfant encore mêlé à elle »(PN, 2,3419) : Mère, comme la terre qui nourrit le grain, elle rejoint l'ordre des Mères, des Sœurs, des Epouses qui ont donné naissance à l'image de la déesse, dans le mythe, c'est l'Isis qui se penche sur le corps du frère- époux Osiris terrassé par Seth, l'autre frère jumeau et conçoit de lui la vie, un fils, l'Horus, roi mort devenu roi vivant . La bergère enfantine qui ne cessera d'être chantée dans l'oeuvre de G.E. Clancier, l'Antigone des pauvres qui a su dire non à la mort a rejoint le panthéon des déesses .
Aurélien Lartigues n'était qu'un enfant lorsqu'il décidait de remplacer le père . Un geste, en apparence anodin, est chargé de sens : il arrache des mains de Catherine le pain noir pour lui tendre à la place un craquelin . Ce geste, le rend digne d' amour. Il est surpris par Amélie, l'amie de Catherine . Mais l'amour qui naît de ce geste demeurera sans espoir, car le craquelin ne lui était pas destiné . Aurélien mendiera pour assouvir la faim de Catherine . Volera-t-il encore ces œufs qu'il apporte pour nourrir les deux petites sœurs Toinon et Clotilde ? Jean Valjean dans les Misérables de Victor Hugo n'a volé qu'un pain et l'a payé d'une vie de misère . Cela ne saurait se répéter dans le Limousin, diront avec assurance les personnages de Clancier . Mais l'injustice demeure immense et Clancier comme Victor Hugo la dénoncera comme si l'ombre de Jean Valjean régnait sur son imaginaire .

Nous ne sommes plus dans le monde rural de la métairie des Jaladas mais chez les ouvriers des usines de porcelaine de Limoges . Car la famille de Catherine est allée à la Noaille servir dans l'usine du roi .
Tandis que la guerre s'installait tragiquement réelle et que pesait la menace de L'Apocalypse
« Pas de vin mais du sang
« Pas d'herbe mais des corps
« Pas de blé mais la mort
écrivait alors G.E. Clancier .
(V,152)
Dans le monde des ouvriers, le pain devenait métaphore.
Francet, le frère de Catherine, qu'une jambe sinistrée empêche d'aller sous les drapeaux, pétrit une autre pâte que celle que pétrissait Jean Charron, une pâte de terre blanche . On dirait pourtant que les mêmes gestes se répètent, avec la même joie .
« Les batteurs de pâte marchaient à pas égaux et lourds dans une cuve emplie de terre blanche que malaxaient leurs sabots sans talons, les tourneurs paraissaient se coltiner avec la masse élastique qu'étranglaient leurs mains, on voyait les bras des calibreurs se gonfler et durcir lorsqu'ils abaissaient le levier de leur presse ; les enfourneurs tout noirs et les yeux rougis, les cils brûlés d'avoir trop longtemps lorgné les témoins chauffés à blanc dans la muraille des fours, semblaient sortir de l'enfer . Au décor, l'art venait s'ajouter à cette pâte . L'artiste, c'était M. Pardaloux . L'imitait Paul Degaille »(PN, 2,137). « Plus admirable encore est le Père Baptiste, un ancien Communard . C'est un tour, un bateau qui vit, régulier . Les mains pesantes tailladées du père Baptiste plaquent un ballon de pâte sur le plateau, les vieilles mains qui ne peuvent tirer, pense Catherine, que soupière pansue ou bol épais... La pâte gicle entre les doigts qui pressent, elle monte en colonne  ; la figure, les moustaches, la blouse de l'ouvrier se couvrent d'éclaboussures, les mains abaissent maintenant, tassent la colonne qui tourne et se modèle sous leur caresse . Les mains, les vieilles mains, mais non : elles ont perdu leur vieillesse, leurs crevasses, comme elles sont belles, au contraire, belles dans leur puissance, dans leur volonté, dans cette façon amoureuse, impérieuse qu'elles ont de donner forme à ce qui était une simple motte de terre . Parfois, elles s'ouvrent et frémissent autour de la colonne d'argile comme deux ailes de colombes qui se referment et sous leur pression la glaise s'étrangle : on dirait une petite femme blanche dont la taille naît sous le jeu des doigts »(PN, 2, 139).
Ce travail de la pâte à porcelaine qui suggère le travail du pain est noble et contraste avec d'autres travaux . Julie, la sœur d'Aurélien porte le kaolin que des hommes extraient des carrières de Marlac . Un dur labeur. Et mal rémunéré . Les ouvriers travaillent pour de riches propriétaires repus de pain.
Et le pétrissage de la pâte à porcelaine servira encore de métaphore pour dire le vœu des communards . « Moi je te dis, la Commune, c'était comme si des mains, des milliers et des milliers de mains voulaient prendre l'avenir comme une terre et la façonner, en faire une chose faite par tous, faite pour tous  »(PN,2,253).
Deux mondes vont s'affronter . Les syndicalistes : Léonard Mouchu, un anarchiste, Antoine Lachaud, Antoine Dartois, époux des deux sœurs de Catherine . Les patrons : Volray, la Reynie, Desjarrige, Pontaud . Patrons et ouvriers . Tous aiment la porcelaine . Mais les uns n'ont pas assez de pain, les autres en sont repus . Deux camps ennemis, comme dans le mythe des Frères Ennemis . Le romancier démiurge qu'est Clancier inventera encore un personnage pour faire contrepartie à Catherine . Emilienne qui a envoûté Aubin puis Catherine . En fait , elle n'habitait « qu'une demeure du Haut-la-Noaille, une grande et grise demeure à deux étages, au long toit d'ardoise bleue, semblable à toutes les demeures qui avaient pignon sur le mail »(PN,2,34), mais elle demeurait aux yeux de Catherine la gracieuse preuve d'un monde où la faim, la maladie, la misère, l'abandon ni la mort n'existaient, un monde habité par les livres, la musique, les œuvres d'art . A Aubin elle avait donné un baiser dans la forêt , sans même le connaître . Et ce baiser lui a semblé être une promesse . Peut-être rêvait-il d'elle quand il est tombé dans la grange de Mariette, et qu'il s'est tué . Emilienne , alliée à leur misère comme les patrons aux ouvriers, par une double faim, faim de celui qui n'a rien, faim de celui qui est repu et qui en veut davantage . Pourtant Emilienne est lucide au sujet des gens du Haut . Les gens du Haut ne sont pas plus heureux pour avoir trop de pain . Ils n'ont pas cette faim qui fait la dignité des pauvres . Ils ont faim de davantage d'argent, de pouvoir, une mauvaise faim . Ils font des mariages d'argent . « Il n'y en a pas un , Cathie, pas un, digne d'embrasser la trace de tes pas »(PN,2,156), disait Emilienne à Cathie . Peut-être que le baiser donné à Aubin était-il sincère . Peut-être la mort d'Aubin n'était-elle qu'une décision du poète démiurge désireux d'éliminer de son récit une situation impossible, le mariage d'Aubin et de la belle Emilienne . Les classes sociales ne sauraient se mêler . La solitude sera le destin d'Emilienne .
Emilienne Desjarrige épousera la Reynie . Un mariage de convenance . Ce jour de fête où tous les paysans sont invités, Catherine a goûté au champagne, s'est enivrée de valses, puis s'est laissé engrosser par le frère d'Emilienne . L'enfant Frédéric était-il né de cette fascination qu'exerçait sur elle le monde d'Emilienne ? Voilà qu'elle-même porte l'enfant du frère d'Emilienne .«Emilienne qui étais-tu donc ? Ton visage n'était-il que celui de la mort et de mon malheur, était-ce courir à ma perte que de voir en toi celle que j'aurais voulu être ? »(PN 2, 346)
Catherine, la fille-mère, ne reconnaîtra jamais la paternité de Xavier Desjariges . La faute demeurera un secret de famille . Elle épousera Aurélien qui l'aime, éperdument . Patrons et ouvriers continueront à opposer leurs deux mondes, leurs deux faims . Pour Catherine, Aurélien, Xavier, Emilienne, il n'y aura pas d'autre enfant .
Et les grèves de continuer . La grève, c'était la misère, sur les femmes tout retombait quand il n'y avait plus de pain à la maison . Les femmes n'aiment pas la grève . Mais quand un jour, un contremaître a menacé l'ouvrière Joséphine Couronneau de renvoi pour lui avoir résisté, quand leur faim de dignité s'est exacerbée, elles ont préféré avoir faim de pain(PN, 4, 23).

Il y avait une autre faim, une faim de savoir qui dévorait Catherine . La coutume ou la misère ou l'une et l'autre réunies l'ont privée d'aller à lŒécole . Les mots écrits noir sur blanc, elle en avait deviné la magie . Il faudra attendre le troisième volume du Pain Noir pour qu'un personnage surgi de l'imaginaire du romancier démiurge devine cette faim immense : Pierre Coutil est un héros en herbe, un anarchiste ; il donne à Catherine des tracts à lire, elle avoue son ignorance et il s'en trouve choqué, révolté parce que personne n'a deviné la faim de Catherine . Lui a pris la mesure de cette immense faim : faim de savoir plus immense que la faim de pain . Il décide d' ouvrir à Catherine ce monde tissé de mots magiques . Il lui apprend à former les lettres, à les reconnaître à partir de mots employés au quotidien . Et Catherine deviendra la modeste réplique de ces fous qui hantaient les temples pour déchiffrer les mots magiques du dieu Thot . Enfant, elle désirait pouvoir déchiffrer les mots de cet Almanach qui faisait la joie de Francet . Voilà que Pierre Coutil lui ouvre ce monde enchanté de l'écriture . Commence alors une histoire d'amour entre Catherine et le bel anarchiste . Pierre, elle l'aimera follement . Le romancier démiurge suspendra l'histoire d'amour au moment de la transgression : alors qu'il montait aux barricades pour défendre l'honneur de l'ouvrière Joséphine Couronneau, Pierre, atteint d'une balle dans la tête sera tué .
Mais l'histoire d'amour de Catherine pour Pierre Coutil demeurera . L'aura-t-elle aimé davantage qu'Aurélien ? Aurélien arrachait de sa bouche le pain noir et lui donnait à la place un craquelin . Pierre lui apportait la magie de ces mots dont elle avait faim . Il la nourrissait de la magie des mots. On inventerait un dieu lune Thot dans le cœur de Catherine en sublimant le personnage de Pierre Coutil, l'anarchiste qui détenait la clé des mots . Mais Pierre Coutil n'est autre que le romancier démiurge . Donnez-nous notre faim quotidienne disait mon maître Bachelard . Et Catherine connaissait cette faim quotidienne, immense . Faim qui fait appel à un dieu lune, maître des mots magiques . Catherine enfant souffrait d'une double faim, faim de savoir encore plus que de pain . Catherine vieillissante souffrait de la honte de ne pas savoir lire, de la faim de savoir . Le syndicaliste Pierre avait compris la profondeur de ce manque et entrepris de lui enseigner l'alphabet .
Le personnage de Pierre Coutil reviendra dans le roman, en un autre temps, sous les traits du petit-fils de Catherine que l'on nommera Pierre en souvenir de l'anarchiste . Lui aussi se révoltera à l'idée que personne ne se soit douté de la grande faim de sa grand-mère . Ce petit Pierre, cet enfant qu'était G.E.Clancier, représente un autre messager du dieu Thot . Il connaît la magie des mots . Il mesure à son tour la faim de Catherine . Ce petit Pierre qui a soudé le couple Catherine et Aurélien dans le bonheur de l'enfance enseignera à sa grand-mère le secret des lettres. Catherine reprendra l'apprentissage de la lecture là où elle l'avait interrompu à la mort de Pierre Coutil . Elle s'appliquera à reconnaître les lettres puis à déchiffrer les mots . Bientôt elle pourra lire le manuscrit de la première partie du Pain Noir, l'histoire de son enfance, ce temps des multiples faims qui ressemble pourtant au temps béni des paradis, qui plonge dans l'émerveillement des renaissances . Elle y retrouvera son père maître du pain, maître de la joie, sa mère qui s'est coulée en elle, comme elle, Mère universelle, le pain noir que lui arrachait Aurélien de sa bouche pour lui donner à la place un craquelin . Aurélien n'est plus le grand-père qui s'est mis à boire, mais ce jeune enfant qui mendiait pour nourrir Catherine, qui volait peut-être . On relit avec elle la première page du livre, et l'on continue à tourner les pages, avec avidité, parce qu'au travers du regard de Catherine, ce même livre est devenu un autre livre, Catherine qui découvre la magie des mots, des mots qui ont su rendre vie à ce qui n'est plus ; on dirait une lumière de lune qui éclaire l'obscurité ; on dirait un dieu lune qui recouvre de magie les mots qu'il touche .
Elle ne lira pas les trois autres volumes du Pain Noir. G.E. Clancier ne les aurait pas publiés du vivant de sa grand-mère . Il aurait respecté le secret . Et le romancier démiurge multipliera ses messagers qui, comme le petit Pierrot, comme Pierre Courtil voudront combler les faims de peuples entiers affamés de justice . Semblables et différents sont les messagers du romancier démiurge . Ce Jean-Pierre de La Halte dans l'Eté qui, en 68, est monté aux barricades et n'a cessé de se révolter . « Et alors, moi et mes camarades, parce que nos parents à nous, ils ont les moyens, nous ferions des études, nous aurions des diplômes, tandis que les autres, parce que leurs pères sont ouvriers ou paysans , pour eux les études, tintin, tout juste bons pour l'usine, comme leurs parents, ou à la charrue... »(HE, 126)
Le pain noir, rien qu'un morceau de pain imprégné de poésie qui traîne derrière lui, telle une queue de météorite, la mort, l'amour, la guerre, mais avant tout, la poésie de l'enfance, enfance d'une famille qui a connu la faim, toutes les faims, enfance de l'humanité . Un champ de blé sépare l'être du néant depuis que l'homme s'est mis en quête de vie . Le pain en ancienne Egypte comme au jour d'aujourd'hui, se dit vie, et sert de métaphore à tout ce qui demeure essentiel à la vie . Faim de pain. Faim de mots magiques . Faim de Justice . Justice pour la bergère enfantine , l'Antigone des pauvres qui a su dire non à la mort .
G.E. Clancier se souvient d'un rêve que Catherine enfant « à l'écoute d'un frère qui sait la terre ronde, caressait .
« On creuserait tous les deux un tunnel...
« Un long tunnel noir, noir à travers la terre
« Blanche, blanche et douce du kaolin...
« Tu vois, je sortirais, nous finirons un jour
« Par sortir, là-bas, sur la colline, en Chine 
 PT,21-2
En Chine il est allé, en 1984. En Chine mais encore en Inde, en Afrique . Il projettera le visage de la bergère enfantine sur tous les visages de l'enfance malheureuse qu'il rencontrera à chaque étape de ses voyages de par le monde ; il reconnaîtra sur leurs traits la faim quotidienne . 
Dans le monde du mythe antique, la Justice revêtait la forme d'une femme-déesse . Elle portait une plume sur la tête . Elle se nommait la Maat . Quand Hatshepsout, femme Pharaon de temps révolus, offre aux dieux la Maat, elle prononce ces mots . «Je lui ai offert la Maat qu'il aimait , car je sais qu'il en vit . Elle est aussi mon pain et je bois sa rosée . Ne suis-je pas une avec lui ». L'offrande de la petite Cathie aux lecteurs d'aujourd'hui allégerait-elle l'immense faim du monde ?