Le centième nom d'Allah

 
Home
Authors' Home
Bookstore
Readers' Club
Writers' Workshop
Literature Corner 
Articles
In the News
Debate Corner
Special Events
DebateCorner  
Arab World Books
In the Media
Services
Contact Us
Search our Site

 

 


Ahram Hebdo

 

Fawzia Assaad, Egytienne installée en Suisse, est romancière et philosophe. Dans ce passage inédit d'un roman inachevé, les images d'une Egypte éternelle se retrouvent dans le quotidien vécu et se perpétuent, à travers un couple de la Haute-Egypte. 

Il n'était qu'un artisan du Caire. Mais il portait en lui des rêves qui le grandissaient. Il désirait la beauté.

En bon Musulman, il pensait que seul Allah est éternel. Les œuvres d'art ne pouvaient représenter que l'éphémère. Il aimait donc l'éphémère. Et d'éphémère en éphémère, il allait, à travers la grande capitale, découvrait les chefs-d'œuvre de soixante siècles d'histoire, et partait encore ailleurs pour en découvrir d'autres, égyptiens ou étrangers, à conserver, éternellement.

On disait de lui qu'il manquait absolument de sens logique. 

Comment conserver éternellement l'éphémère de tous les temps écoulés ? Il n'y aurait alors plus de place pour la vie. L'Egypte est un trop vieux pays. Chaque pouce de terre cultivée recouvre les vestiges de siècles passés.

Et comment l'éphémère pourrait-il prétendre à l'éternel ?

Mais lui ne connaissait de logique que la folie. Chaque œuvre d'art était un trésor inestimable et son pays débordait de trésors. Il fallait fouiller, conserver, créer, créer encore. Saurait-on se plaindre d'un excès de richesses ?
---
Sa cousine n'était pas aussi folle. Sage, trop sage. Mais les œuvres d'art surgissaient de ses doigts habiles, comme par magie. On se serait demandé s'il ne voyait pas transparaître à travers elle la beauté personnifiée. Ils étaient faits l'un pour l'autre, de toute éternité. On l'a dit quand ils étaient enfants ; on l'a répété jusqu'à leurs vieux jours. Ce lien qui n'était ni d'amour ni de simple amitié ne représentait pas de l'éphémère. 
---
Leurs deux noms : Badr et Bedour leur ont été donnés pour immortaliser le souvenir d'un marchand d'oignons, paysan, fils de paysan, que l'on nommait le vieux Badr. Badr signifie une lune pleine, symbole de beauté.

Un nom est un destin.

Un paysan, symboliser la beauté ?

Absolument, dit notre artisan qui se sent redevable de sa vocation à ce vieil homme. 

Sa cousine le confirme, elle dont le nom n'est qu'un pluriel de Badr, une pleine lune multipliée. Et les vieilles personnes qui se souvenaient avec nostalgie de sa voix en témoignaient : il chantait la qualité de sa marchandise comme un acteur d'opéra ses vocalises :

— Achetez mes oignons, doux comme le miel, mes oignons !

La belle voix résonnait dans leur souvenir. Autrefois, elle réveillait, dès l'aube, les habitants du quartier. Elle accompagnait le chant du coq. C'était autrefois, quand il émergeait d'un océan de pauvreté.
---
Fils d'un batelier qui sillonnait le Nil d'une rive à l'autre, déplaçait les paysans de village en village, il vivait avec les bêtes sur les berges du fleuve, dans une maison de boue sans meubles ni fenêtres, sans lumière, — celles du soleil et de la lune ne pouvaient y entrer,— toujours menacée par l'inondation du fleuve. Les années de sécheresse étaient maudites. 

Les années d'abondance encore plus : l'eau envahissait alors les berges du Nil, réduisait ses murs à un tas de limon et les siens à la condition de réfugiés. Plus d'une fois, il a reconstruit son foyer de boue après le retrait des eaux. Il a connu la faim et le désespoir et pourtant, la caresse de la beauté l'a toujours accompagné. Les vieilles personnes en témoignaient, de la vérité de sa légende.
---
Il aimait raconter le jour de ses noces, quand il voyait son épouse pour la première fois : une si jolie vierge que sa mère lui choisissait sans même la connaître, rien que pour créer l'événement, celui qui lui permettrait de revoir sa sœur.

Il ne savait d'elle que son nom : Nisma. Elle était fille de batelier, comme lui, à peine plus riche ; sa mère venait d'El-Badari, son père de Deir Tassa, deux villages voisins de Haute-Egypte, au sud d'Assiout ; cousins étaient ses parents, comme leurs deux villages ; on les avait mariés parce que leurs deux mères, des jumelles, cherchaient aussi le prétexte de se retrouver, rien que le temps d'une fête ; le clan d'El-Badari s'était alors déplacé jusqu'à Deir Tassa pour y laisser une de ses filles. Une génération plus tard, l'événement se répétait pour le vieux Badr. Il n'a vu Nisma que la nuit de ses noces, une nuit de pleine lune. Cette nuit-là, il a compris le sens de son nom. Nisma, souffle de vie : son corps était couvert de voiles et d'or ; des bracelets pour les chevilles et les poignets, des colliers et des boucles d'oreilles en précieux sequins. L'or faisait d'elle un soleil éclairé par une lumière de lune. Il a d'abord découvert son visage. Un si beau visage. La beauté elle-même venait vers lui. Il en était ivre de bonheur. Là s'arrêtait, par souci de pudeur, le récit du vieux Badr. Mais son regard flottait dans le souvenir.

Quel était son âge quand il s'est marié ? Quand il a quitté sa famille ? Un paysan qui vit au rythme des saisons et des inondations, qui fait partie de l'éternelle nature ne saurait le dire. Les vieilles personnes qui se souvenaient de lui ne le savaient pas. Mais de sa légende, elles en connaissaient le détail.

La jeune épousée n'est plus retournée en Haute-Egypte. Avec elle, il fuyait la misère, partait vers la capitale, en train, celui que l'on appelle El-Asshash, le Ramasseur, parce qu'il s'arrête à la demande pour charger ses wagons, ses toits, ses marchepieds, de grappes de paysans avec leurs couffes de pains ou de dattes, leurs cageots de poules ou de pigeons, leurs chèvres, leurs moutons ... Il quittait le village riche de la sagesse de son père qui s'en remettait, dans toutes les circonstances de la vie, les bonnes et les mauvaises, à la volonté d'Allah, le Très Bon, le Miséricordieux. La nostalgie d'une certaine beauté l'accompagnait. Il ne savait même pas signer son nom. Cependant, il connaissait, par cœur, des versets du Coran. Et des bribes d'épopées que le poète baladin chantait dans les cafés de campagne.

Il n'était pas le premier paysan venu de Haute-Egypte à la capitale, mais de son village et des villages voisins il n'en connaissait pas d'autre. Il a cherché refuge dans la mosquée d'un quartier populaire. Une mosquée est un lieu de rassemblement. Il y a trouvé de l'aide.

Il arrivait, comme par hasard, une semaine de Pâques copte orthodoxe. Or, le lundi de Pâques est, depuis la plus haute antiquité, jour de fête dans toute l'Egypte. Sham-el-Nessim : respirer le Zéphyr, pour célébrer la renaissance de la nature. On place des oignons sous les oreillers, sur les portes des maisons, on réveille parents et enfants en frottant leurs narines avec de l'oignon ; dès l'aube, on envahit les jardins privés ou publics, les bords de mer ou les berges du fleuve, on partage un petit déjeuner de fête fait d'antiques symboles de vie nouvelle : des œufs, du fessikh, ce poisson conservé dans la saumure, et de l'oignon. Notre paysan décidait alors de s'approvisionner en oignons, pour le revendre et se faire quelque argent.
---
De vieilles personnes ont témoigné de son émerveillement lors de son arrivée dans la capitale. Le marché des oignons se trouve dans la ville médiévale. On y accède par la grande porte de la conquête arabe, Bab-el-Fotouh. Lui ignorait toute notion d'art ou d'histoire. Ignorait que Le Caire, Al-Qahira, la Victorieuse, créé par la dynastie des Fatimides, faisait concurrence en beauté à Baghdad, siège des Abbassides. Il n'en était pas moins ébloui par l'arc monumental qui lui ouvrait le chemin vers les montagnes d'oignons, par les minarets de la mosquée d'El-Hakem Bism Allah, Gouverneur au nom d'Allah. L'appel à la prière chanté du haut de ces minarets résonnait comme un message venu du fond de son enfance, répercuté de village en village. Son père qui naviguait sur sa felouque, sa mère qui nourrissait les bêtes sur les berges du Nil, entendaient sans doute l'écho de cette voix.

Il s'est recueilli dans la mosquée. Le silence de ses vieux murs disait qu'une présence divine le soutenait. Leur beauté parlait au paysan de Haute-Egypte. 
---
Les bijoux en or qui recouvraient le corps de sa femme étaient sa seule garantie de sécurité. Il n'a pas touché. Sa marchandise et une charrette prêtée par une bonne âme devaient lui assurer la fortune. 

Il a fait une abondante recette tout au long de la semaine sainte. 

Le dimanche et le lundi de Pâques il vendait encore des bulbes d'oignons et des oignons verts. Parfum d'oignons, parfum de printemps. La fête de Sham-el-Nessim est celle de toutes les renaissances. Elle était aussi celle de notre paysan qui commençait une vie nouvelle. A sa femme qui l'accompagnait, nostalgique de son village et de sa masure de boue, il promettait de lui construire la plus belle des demeures.
---
Un jour, la fortune lui a souri. Un garçon venait de naître. Il le nommait Nessim, Zéphyr, en souvenir de ce jour d'abondance et de renouveau Nisma était promue à la dignité de mère : Om Nessim l'appellera-t-on désormais. Avec le garçon est venue la baraka. Le paysan spéculait ; gagnait ; abandonnait la charrette ambulante pour un magasin.

C'était un magasin de primeurs où les oignons occupaient la place d'honneur.

Il n'avait pas seulement une belle voix. Une certaine élégance naturelle propre au paysan d'Egypte attirait sur lui le regard. Quand il modulait ses variations sur l'appel des marchands de quatre saisons :

« Achetez mes oignons ! Doux comme le miel, mes oignons ! », les clients s'approchaient de son étal, s'arrêtaient, écoutaient la voix, souriaient au bel homme. Ils exprimaient leur enchantement par de retentissants : « Allaaaaaaaaahhh ».

Il savait admirer les yeux fardés de kohl des femmes voilées ou leurs chevilles ornées de bracelets à clochettes. Il leur pesait l'oke ou le rotoli d'oignons ou de tomates et ajoutait un couplet à son éternelle rengaine : « Allah est beau et il aime la beauté ».

Elles ne mettaient pas ceci au compte de la grivoiserie, les vieilles dames qui se souvenaient de lui. Le paysan était un homme sérieux que l'ambition talonnait et il faisait preuve d'un sens certain de la beauté, celle des femmes, mais encore, il jugeait beau tout ce que l'ambition lui dictait de faire. En priorité, apprendre l'alphabet. Un enfant lui en enseignait le secret. Un autre lui prêtait son livre d'école. Un sheikh lui montrait comment écrire : il copiait ses modèles avant même que de savoir les déchiffrer, formait les pleins et les déliés des lettres avec ces anciennes plumes à bec fendu trempées dans de l'encre de Chine. Pour devenir exportateur d'oignons, il captait quelques éléments de langues étrangères. Il était sensible à la musique des mots. L'appel des marchands de quatre saisons, il le fredonnait en anglais, en français, en grec, en italien pour la clientèle cosmopolite qui s'attardait devant son étal, comme s'il composait des variations sur un thème antique.

La fortune lui souriait. Et lui savait apprécier la beauté de la fortune. Il lui souriait comme à sa femme et aux montagnes d'oignons. Avec beaucoup de joie contenue et un brin de gouaille. La fortune et les oignons étaient ses complices.
---
Son magasin se trouvait dans un quartier résidentiel, Garden City, à l'angle de deux rues passantes. Les domestiques lui rapportaient les nouvelles de leurs nobles patrons. Ironie du sort : un propriétaire de la bourgeoisie levantine, un khawaga, un Monsieur, venait de perdre sa fortune en spéculant. Il vendait sa villa. Le marchand d'oignons savait-il apprécier les belles maisons autant que les belles femmes ? Il s'est empressé d'acheter celle-ci, à bon prix. Elle était meublée dans les styles anglais les plus raffinés.

Il pouvait déjà situer cet événement, puisqu'en se détachant de la terre, le paysan abandonnait le temps courbe d'une nature qui n'en finissait pas de mourir et de renaître, et s'aventurait dans le temps linéaire de l'Histoire. C'était, disait-il, autour des années 30. Avant la guerre, de toute façon.
---
Dans cette Egypte encore colonisée et bien féodale, le vieux Badr s'est embourgeoisé. Son quartier général occupait désormais un élégant bureau dans la maison de style anglais. Il ne se montrait plus dans son magasin et son épouse s'enfermait entre ses murs.

Le commis qui le remplaçait ne chantait pas aussi bien que lui. 

Alors les clients ne s'attardaient plus devant son étal ; les belles femmes voilées non plus. Les témoins de ce changement de fortune racontaient qu'alors s'obscurcissait légèrement le soleil et que le quartier en perdait un peu de sa chaleur.

Le paysan était à sa place et bienvenu dans un magasin de primeurs, mais dans cette maison aux meubles de pur style anglais, cela faisait scandale. Ses voisins, pachas turcs ou commerçants levantins le lui faisaient sentir de la manière la plus discrète, en l'ignorant.
---
Lui poursuivait son ascension.

Avec un sens des affaires comparable à celui des Juifs, des Syro-Libanais et des gens de Damiette, il faisait fructifier son argent, achetait des terres dans les environs du Caire pour y cultiver l'oignon, projetait une industrie pour déshydrater l'oignon, exportait l'oignon, et pour arrondir son chiffre d'affaires, importait quelque marchandise d'utilité nationale ou privée.

Et pour se distraire, cherchait la compagnie d'un jardinier qui avait, comme lui, fréquenté les cafés de village. Ils évoquaient le poète qui chantait les épopées de jadis, accompagné de son rebab, récitaient leurs plus beaux vers.

N'en déplaise aux distingués voisins, Turcs ou Levantins, le marchand d'oignons et le jardinier possédaient un trésor de poésie populaire dont ils ne se doutaient même pas.
---
Les années de la Deuxième Guerre Mondiale avaient été favorables au vieux Badr. Elles donnaient à l'Egypte une chance de se développer, et à son commerce de devenir une petite entreprise industrielle.

On le voyait parfois en public. Mais alors, il ôtait sa djellaba et son turban blanc, se vêtait d'un costume anglais et d'un tarbouche turc ; il se conformait ainsi aux modes des vieux occupants du pays, encore tout-puissants, — l'anglais et le turc — , prenait même l'air sérieux qui seyait au costume.

Il n'a pas fait comme certains marchands enrichis : répudier l'épouse paysanne, la remplacer par une fille de famille turque, sans fortune, mais turque, ou de la bourgeoisie égyptienne déjà établie. Il aimait la beauté de sa femme. Nisma était son souffle de vie. Il n'aurait pu vivre sans elle. Tant pis si les habitants de Garden City ne l'accueillaient pas. Dans la villa aux meubles de pur style anglais, elle trônait.

Ses enfants fréquentaient les meilleures écoles, contractaient de bons mariages. Honorés comme ne l'a jamais été ce nouveau riche dont la fortune sentait si fort l'oignon, ils ont fait de sa descendance une respectable famille et produit ces artisans du Caire dont les noms symbolisent la beauté.
---
Badr et Bedour ne sont pas de ceux qui renient un aïeul paysan. 

Ils encourageaient les vieilles personnes à en perpétuer le souvenir. Celui-là, se vantaient-ils, était un fellah fils de fellah, utilisait pour monture l'âne et non pas le cheval, et quand il ne disposait d'aucune monture, usait la plante de ses pieds plutôt que des chaussures, même pas des babouches.

Pour l'aïeul, les babouches représentaient un luxe. Ils étaient fiers de le dire. Fiers de savoir encore manger, parler, rire comme des fellahine, fils de fellahine, et de Haute-Egypte. Fiers de porter le nom de ce paysan devenu marchand d'oignons, pour en assurer la survie : Badr : pleine lune, idéal de beauté pour les jeunes garçons et les jeunes filles.

Un nom, ce n'est pas seulement un destin. C'est comme une âme. 

Les deux Badr portaient bien celui-ci. Et Bedour le multipliait.

Le vieil homme et son épouse représentaient pour eux un phare lumineux. Ils se souvenaient d'eux comme d'un trésor de tendresse et d'authenticité. Quand le jeune Badr doutait du succès, le vieux Badr lui parlait du fond de sa tombe : « J'ai commencé ma vie avec quelques oignons et j'ai réussi. Remets-toi en route. Tes poches ne sont pas vides ». Quand Bedour doutait de l'amour, l'aïeule Nisma lui murmurait : « L'amour existe ». Ils reprenaient courage.
---
Le vieux Badr est mort avant même que de vieillir. Nisma lui a longtemps survécu.
---
Bedour n'était apparentée que par alliance au marchand d'oignons. Elle venadu village de Nisma. Mais la nostalgie de l'aïeule pour Deir Tassa, les mariages traditionnels entre cousins faisaient d'elle une fille choyée par le vieux couple : elle était, disaient-ils, la chair de leur chair. Comme elle naissait quatre ans après le jeune Badr, quand la mère de celui-ci désespérait d'enfanter encore une fois, on lui donnait pour nom Bedour. 

Bedour n'héritait pas de la fortune du marchand d'oignons.
---
Nisma qui habitait autrefois une masure de boue ne s'est jamais plu dans la demeure de Garden City. Elle sentait toute l'étrangeté d'une maison de pierres ; elle s'y trouvait comme une invitée dans un lieu inconnu, prisonnière d'une condition de bourgeoise, méprisée par les bourgeois, privée de la liberté de mouvements des paysannes. Elle avait souffert de quitter sa campagne. Elle continuait à y vivre en pensée, avec toute la force de la nostalgie et maintenait avec les fellahine de Haute-Egypte des liens privilégiés. Les gens de sa famille savaient à quelle porte frapper.

L'un à l'autre disait :

— Va chez la tante Nisma, elle t'hébergera. Et le vieux Badr t'ouvrira le chemin.

Il suffisait à l'un de ces paysans de s'adresser à elle pour que le vieux Badr s'applique à ouvrir les chemins. Les désirs de son épouse étaient des ordres.

— Trouve-lui une idée, disait Nisma au vieux Badr.

Et le vieux Badr ouvrait toute grande son inépuisable besace d'idées.

Ils venaient, de part et d'autre du fleuve, le Nil, du Nord ou du Sud de la ville d'Assiout, de la montagne ou de la plaine, mais surtout des deux villages des parents de Nisma. Nisma ne connaissait que celui de son père, Deir Tassa. De l'autre village, El-Badari, elle connaissait la pauvreté tant sa mère la lui avait ressassée : situé sur la rive orientale, dans un paysage rocheux, sa terre cultivable est rare, ses caves servent d'abris aux repris de justice condamnés à perpétuité, ceux que l'on appelle les Mataride, les Bannis. El-Badari, pauvre et peuplé de bandits, représentait pourtant le paradis perdu de sa mère. La nostalgie de Nisma héritait de ce paradis perdu.

C'était jour de fête quand arrivaient des paysans de Deir-Tassa ou d'El-Badari. L'épouse du marchand d'oignons les recevait avec les honneurs dus aux rois mages et aux ambassadeurs des grandes puissances. Ils apportaient avec eux le parler rauque de la Haute- Egypte et les dons de sa terre, une couffe de dattes séchées ou de pain bettawi, mais surtout les nouvelles des deux villages : les décès, les mariages, les naissances. Nisma sollicitait les détails de leurs récits. Elle devait reconstituer les événements, leur donner vie pour que tout son village habite, longtemps encore, son imagination.

Ils repartaient, et la maison s'assombrissait. Elle retrouvait sa nostalgie. Semblable à celle de sa mère, de sa grand-mère. Il lui restait ses enfants et ses petits-enfants. Bedour et ses parents. 

Elle leur racontait les histoires de son village, on ne saurait dire si elle les inventait, tant elle vivait dans son imaginaire là-bas, à Deir Tassa. Ses dons de conteuse ne lui faisaient jamais faux bond. Les vies s'enchaînaient aux vies dans un flot permanent de souvenirs.

Parfois, les défunts lui apparaissaient dans son sommeil, lui parlaient, lui disaient leur envie de goûter aux bonnes nourritures de la ville. Alors elle s'en allait hanter la Cité des Morts avec ses mets préférés, les donnait aux pauvres gens, pour l'âme des corps enterrés sous ses pieds, espérant que les défunts qui avaient leur place au Caire, partageraient avec ceux qui en avaient une ailleurs, elle ne savait où. Dure épreuve que d'ignorer où sont enterrés les chers disparus.

Au cimetière, elle aimait s'attarder. Elle pensait aux deux sœurs jumelles, sa grand-mère et sa grande-tante qui s'étaient enfin retrouvées à l'occasion d'un mariage. Elle pensait à tous ceux qu'elle ne reverrait pas de leur vivant. Pour leurs âmes, pour celles de tous ses chers disparus, elle voulait une autre demeure que celle de Garden City, une demeure d'éternité, la plus belle ; un lieu de rencontre pour le repos de la nostalgie. 
---
Le vœu de la pieuse Nisma n'avait pas tardé à se réaliser. 

L'époux devenu riche construisait dans la Cité des Morts une maison avec cuisine, bains, deux chambres à coucher, salle de réception et deux loges pour les gardiens.

Elle était blanche, cette maison. Blanche comme le cœur de l'oignon. Nisma y découvrait la lumière dans laquelle se rassemblaient ses chers disparus.
---
Pareille à toutes les bourgeoises de son temps, la grand-mère a vécu recluse, vêtue de noir, entourée de saintes femmes vêtues de noir ; en deuil de ces vies qui s'évanouissaient, avant même que de mourir, mais les paysans qui frappaient à la porte de Nisma retrouvaient en elle le souvenir de la déesse, ancêtre de la Vierge Noire. Toute-puissante aux côtés de son époux et de ses fils.

Dans cette maison aux meubles anglais, elle préparait ses sorties au cimetière. Elle allait y rencontrer des âmes défuntes errantes dans l'au-delà jusqu'au jour du jugement dernier. Elle y passait la nuit du jeudi au vendredi, puis revenait, sereine, dans la demeure de l'éphémère.

Comme la déesse antique, elle rendait vie à la mort.
---
Deux dalles de marbre témoignent du lieu où, sous terre, reposent les grands-parents. Badr et Bedour les imaginent enlacés, comme les couples divins de l'antiquité égyptienne, prêts à recommencer la création. Il leur semble que l'aïeul les voit arriver, cligne de l'œil d'un air entendu, montre la vieille grand-mère toute ridée. Elle s'appuie sur une chaise pour avancer, à petits pas. Ils entendent le murmure du vieux Badr : « Elle est belle, n'est-ce pas ? ». Nisma ne porte plus de voile noir ; elle est enveloppée d'un linceul blanc. Le vieux Badr, on l'a enterré avec son chapelet, ce même chapelet que les enfants lui arrachaient autrefois des mains, qu'ils égrenaient quand ils étaient à peine plus grands, récitant, avec leur grand-père, les 99 noms d'Allah.

Ils répètent, la gorge serrée, ces noms. Ils regardent les paumes de leurs deux mains : leurs lignes dessinent, en caractères arabes, deux chiffres qui s'additionnent pour dire 99 : 81 sur la paume gauche, 18 sur la paume droite. 

Badr avait treize ans, Bedour neuf ans quand est mort le vieux Badr. Celui-ci venait de leur révéler un secret. « Allah a un centième nom, un nom caché. Seul le chameau le connaît. Voyez comme il regarde les hommes d'un air supérieur. Je vais vous le révéler, ce centième nom. Allah se nomme encore Beauté ». 

Ce secret demeure le trésor le plus précieux de Badr et de Bedour, comme un lien entre eux, vivants, et l'aïeul défunt, l'époux de Nisma, un si beau souffle de vie. Un lien tissé d'éternité. 

Back to top