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Dina Heshmat
Al_ahram hebdo,19_25 avril 2006
Publi� en 2005 chez Merit, le premier roman de Hamdi Al-Gazzar, Sehr
aswad (Magie noire), n'est pas pass� inaper�u. Le narrateur, jeune
photographe d�sabus�, y conte sa passion d�vorante pour une femme plus
�g�e.
Le roman s�ouvre sur la description d�un croque-mort, qui, dans son
�choppe situ�e au rez-de-chauss�e de l�immeuble o� habite le narrateur,
dans une petite rue de Mounira, ne semble avoir qu�une seule occupation
: confectionner des linceuls. A la fois personnage principal et
narrateur, Nasser entra�ne ensuite le lecteur dans son propre univers,
centr� autour de la photographie, qui est son m�tier, mais aussi sa
passion. Il d�crit la routine de son travail � la t�l�vision, les
instructions plates d�un r�alisateur m�diocre, la coquetterie d�plac�e
d�une pr�sentatrice idiote, l�apparition brutale de la mis�re lors d�un
reportage � la campagne, et enfin, la premi�re vision de celle qui
deviendra son amante, � travers l��il de sa cam�ra lors d�une monotone
journ�e de travail.
C�est le d�but de la rencontre avec Faten Chouhdi, femme d��ge m�r, m�re
d�une petite fille, solitaire, rentr�e du Golfe apr�s l��chec de son
mariage, et qui va vivre avec le narrateur une relation d�amour-passion,
rythm�e par des balades dans Le Caire nocturne, et par les visites de
Faten � l�appartement de Nasser, sc�nes o� sexe et passion d�vorante ne
font plus qu�un. La minutieuse description du corps ador� pendant les
moments de transport amoureux, des deux corps qui sans rel�che
s�enlacent, se caressent, se p�n�trent, ne peut cependant durer �
l�infini. Car la relation perd peu � peu de sa passion, en tous les cas
du c�t� de Faten, que le narrateur � et le lecteur en m�me temps, car
tous les �v�nements sont cont�s du point de vue du narrateur-personnage
principal � voit peu � peu s��loigner de lui, ressentant une jalousie
poignante. Impuissance et fantasmes de meurtre s�introduisent alors
insensiblement dans leurs rapports, en particulier lors d�une sc�ne o�
le narrateur r�ve qu�il tue Faten pendant qu�ils font l�amour sur la
colline de Moqattam, tous deux les yeux riv�s sur la vue qui y surplombe
la ville du Caire tout entier. La fin malgr� tout garde toutes les
possibilit�s ouvertes : � On a dormi c�te � c�te, indiff�rents au monde
� l�ext�rieur. Tout �tait fini, fini, et nous avons continu� � vivre
ensemble. Ensemble. Ensemble, comme avant, comme avant �.
Si les th�mes de la mort et de l�amour sont �troitement m�l�s depuis les
premi�res pages du roman, par le biais de Rihane, le croque-mort, avant
de s�imbriquer dans les r�ves de Nasser, ils sont aussi sugg�r�s par le
titre de l��uvre. La Magie noire, c�est ce type de pratiques qui
permettent de jeter un sort � un �tre humain, que ce soit pour lui
porter pr�judice ou pour se garantir son amour � jamais. Si ce titre
semble ici d�signer le sort que Faten a jet� au narrateur, mani�re
d�expliquer l�attachement irrationnel qu�il ressent envers elle, il peut
�galement, au-del�, d�signer le processus m�me de l��criture, qui lui
permet de sublimer � la fois l�acte d�amour, mais aussi celui de tuer.
C�est gr�ce � l��criture qu�il peut faire revivre et immortaliser des
instants pass�s, les nuits pass�es avec Faten, redonner corps � de
simples souvenirs, tout comme c�est gr�ce � l��criture qu�il peut, dans
une sc�ne onirique, assouvir un d�sir refoul� : celui de donner la mort
� un corps adul�. L��criture enfin qui lui permet de choisir une fin
ouverte, celle d�un vivre ensemble �ternel.
Magie noire r�ussit cependant � ne pas tomber dans le romantisme niais,
car c�est aussi une r�flexion � plusieurs niveaux sur le processus m�me
de l��criture, le sentiment d�impuissance qu�il g�n�re parfois, �
travers les remarques du narrateur-personnage principal qui �crit sur sa
propre exp�rience de l��criture � celle qui est en cours, celle dont le
lecteur tient le r�sultat entre les mains. Cela s�imbrique avec une
autre r�flexion, moins profonde n�anmoins, celle sur l��il de la cam�ra
� travers lequel le narrateur construit plusieurs sc�nes, souvent celles
de la confrontation avec une r�alit� brutale et am�re, qu�il semble
ainsi vouloir distancier, ou m�me mettre en doute. La seule � vraie �
r�alit� palpable dans le texte � travers la richesse des cinq sens du
narrateur, la r�elle dynamique po�tique du roman, est celle de sa
passion pour Faten, qu�il a voulue immortelle.
Magie Noire
Traduction de Dina Heshmat
J�ai encore dans la bouche le go�t de ce baiser, comme un chameau qui
aurait rumin� quelque nourriture ingurgit�e depuis belle lurette. On
�tait debout sur les marches de l�escalier int�rieur, sur le velours
fuchsia du palais-mus�e, sous la lumi�re tamis�e que d�gageait le lustre
antique accroch� au plafond haut et �loign�. On stressait d'�tre vus par
l��l�gant pr�pos� � la s�curit�, dans son costume bleu fonc�. C��tait le
pr�pos� � la surveillance de l'historique vaisselle en c�ramique et des
beaux murs du palais, ainsi que de ses plafonds grav�s de versets
coraniques dor�s. Mais c��tait aussi le pr�pos� au respect de la bonne
tenue lors des visites des mus�es, charg� de sermonner les visiteurs mal
�lev�s, qui, s�duits par la beaut� du lieu et de ses objets magnifiques,
se laissaient aller � commettre des actes r�pr�hensibles tax�s
d�atteinte aux bonnes m�urs. C�est dans ce cadre �touffant qu�a eu lieu
ce qui devait avoir lieu.
Elle me devan�ait d�une marche. Ses chaussures s�enfon�aient dans
l��pais velours et son dos d�gageait un l�ger parfum � la citronnelle
que je recevais � la figure. Je le humais profond�ment, sans produire
aucun son, � traits brefs, comme si je voulais la poss�der en installant
son odeur en moi. Par mon silence, ma mani�re d�observer les
ornementations des murs des plafonds, en m�arr�tant longuement devant
les �normes jarres color�es, par le d�licat fr�missement, presque
imperceptible, de mes membres, c��tait moi qui me sugg�rais � elle.
J�avais furieusement envie d�elle, ici et maintenant, tout de suite. Ses
fesses ont �t� les premi�res � percevoir les signaux physiques que
j��mettais, � capter mon d�sir. Elles tressaillirent aimablement,
ondoyant coquettement et sensuellement sous le l�ger pantalon blanc. Je
n�arrivais plus � me contr�ler. Je la saisis par les �paules, � pleines
mains, et, d�un coup, son corps se retourna vers le mien.
On se retrouva face � face, � quelques centim�tres de distance. Mes
l�vres tremblaient quelque peu, mon souffle �tait court, saccad�. Elle
�tait interloqu�e, prise de court par le choc du premier rapprochement.
Sans regarder autour de moi, je pla�ai ma main derri�re son cou et levai
son visage vers moi. J�attirai sa l�vre inf�rieure, la coin�ai entre les
miennes, qui se mirent � la l�cher, � la palper. Ma langue p�n�tra dans
sa bouche, o� je la laissai bouger librement. Je l�abandonnai un instant
pour la retrouver, impatient parfois, ou plus lent, � la go�ter, la
humer, la l�cher. Elle, elle me donnait son premier baiser au
compte-gouttes. Elle m�arrachait ses l�vres. Je n'avais plus alors, qu'�
la poursuivre. Je me jetais, de tout mon cou, de tout mon tronc et me
baissais vers elle. Quand je touchais ses l�vres, elle s�abandonnait et
c��tait elle, alors, qui prenait l�initiative. Elle me donna un long
baiser, mordit mes grosses l�vres ; quand je plongeai moi, ma langue,
elle recula la t�te, triste et farouche : j�avais r�ussi � l�exciter.
L�excitation, ce terme que j�ai souvent utilis� par la suite pour
r�affirmer l�importance primordiale du d�sir passionnel pour l�autre. Ce
qui l�excitait, ce qui la passionnait, c��tait le sensuel. J�arrivais
assez bien � l�exciter pendant les baisers, mais je savais, par mon
exp�rience avec les femmes, que l�art du baiser n��tait pas le seul
entre un homme et une femme. Ce n��tait que la premi�re �tape, dont
d�pendait leur destin commun.
Que ce soit le premier ou le dernier, le baiser pouvait �tre froid,
passionn�, stupide, na�f et inexp�riment�, extr�mement profond,
exp�riment�, infatu� de sa propre science, spontan�, chaud, soumis. Un
baiser pouvait �tre aussi beau qu�un �l�phant volant. Il pouvait en
r�sulter un rougissement des l�vres, du sang qui exploserait, d� au
tiraillement exerc� par deux personnes, chacune de son c�t� � sans
savoir qui blessait et qui �tait le bless�. Un baiser suivi d�un
effondrement complet de tout le corps. Ou encore un baiser long et lent,
entrecoup� de gestes furtifs et press�s sur les seins tendus vers
l�amant. Qu�il ait lieu dans un lieu pas tout � fait ad�quat � sa
pratique. Quoi qu�il en soit, il n�y avait qu�une seule v�rit� dont
j��tais s�r, maintenant, c�est que Faten et moi avions envie l�un de
l�autre avec la m�me violence et la m�me ardeur.
Malgr� tous mes pr�c�dents acc�s de passions, je r�alisai � ce moment-l�
� quel point la passion n'est en fait qu�un jeu exceptionnel, unique. Ce
caract�re exceptionnel et unique �tait ce qui diff�renciait r�ellement
cet �v�nement, qui, le plus souvent, avait lieu sans que ne se pose la
question sur son sens ou son pourquoi. Malgr� l�ennui ou le d�go�t que
provoquait en moi ce que je faisais en g�n�ral avec la femme ador�e,
malgr� mon sentiment que toutes mes relations �taient tout ce qu'il y a
de plus terne, vulgaire, ordinaire, je n�ai jamais arr�t� de pratiquer
mes petites man�uvres, les ruses et les jeux que je dissimulais
habilement derri�re mes mots, mes expressions, mes signes, pour faire
atterrir la femme dans le lit de la passion, s�re et certaine que je
l�adorais.
Trois fois, trois fois nous l�avons r�it�r�, notre baiser long et
profond. Une fois dans l'antique salle de bain, tout en marbre bleu et
blanc, une autre sur le confortable canap� en arabesque dans la chambre
� coucher du prince et enfin dans la salle des c�ramiques de l��poque
islamique. On �changeait notre dernier baiser, celui du dessert, quand
soudainement est apparu devant nous l��l�gant gars de la s�curit�. Il
arborait un sourire narquois, comme s�il voulait nous dire qu�il avait
vu les trois sc�nes d�amour, qu�il en avait beaucoup joui, mais qu�il se
trouvait malheureusement oblig� d�interrompre sa masturbation visuelle
juste au moment o� il �tait sur le point d�exploser. On se s�para.
Calmes, indiff�rents. Sa main �tait agripp�e � la mienne. Je souris �
l�homme et on �tait en train de traverser pour sortir quand on
l�entendit �noncer, sur son ton visqueux, froidement : � Il est interdit
de s�asseoir ici �.
On sortit du palais, heureux, les mains enlac�es. On n�essayait pas de
se cacher ou de fuir les regards des gars de la s�cu, rassembl�s pr�s de
l�entr�e du palais autour de celui qui avait �t� t�moin de la sc�ne, et
qui � je n�en doutais pas une seule seconde � �tait, en ce moment m�me,
en train de leur raconter les plus petits d�tails. Je ne pr�tais aucune
attention � leurs rires qui s��levaient dans notre dos. Peut-�tre se
moquaient-ils de ce � couple � hors normes, impudent et insolent : Faten
Chouhdi et moi.
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